Série « Aux sources du curry japonais » — auteur : Thibaud Villanova – photographie de couverture : Nicolas Lobbestaël
Depuis des années que je parle et/ou que je cuisine du curry Japonais, il y a toujours quelqu’un pour s’interroger : « attends, c’est pas indien le curry? » La réponse est plus surprenante qu’il n’y paraît. Le curry japonais — le kare, prononcez karé — est le fruit d’un incroyable voyage : parti du sous-continent indien, passé par l’Angleterre, il est arrivé au Japon par bateau il y a un peu plus de 150 ans… avant de devenir l’un des plats les plus consommés du pays. Je vous parle de tout ça aujourd’hui !
Le curry n’est pas (vraiment) indien
Oui c’était et du troll et de la taquinerie, mais vous allez voir que l’affirmation n’est pas si éloignée de la vérité : le mot « curry » vient du tamoul kari, qui désigne les plats en sauce épicée, les ragoûts. Au XVIe siècle, les commerçants portugais installés à Goa le prononcent caril. Puis les Britanniques, qui contrôlent alors de vastes territoires dans les actuels Inde, Pakistan et Bangladesh, transforment le mot en « curry » et l’exportent tel quel.
Fun fact, c’est qu’en Inde, on n’utilise ni le mot « curry » ni la poudre de curry à proprement parlé : chaque famille, chaque cuisinier prépare son propre mélange d’épices, son masala. Le « curry » tel que nous le connaissons est une invention occidentale : les colons anglais n’allaient pas vraiment s’intéresser à la culture des peuples qu’ils étaient en train d’envahir ou d’exploiter, donc pour eux, un plat qui cuit dans une sauce épicée, c’était un curry (ou comment ranger dans une seule catégorie des centaines de plats, de terroirs et de traditions différentes.)
Le détour par l’Angleterre
En 1784, la société britannique qui deviendrait Crosse & Blackwell commercialise la première boîte de currie powder : un mélange d’épices normalisé, décliné du moins au plus épicé, utilisable par tout le monde. La poudre de curry telle qu’on la connait encore aujourd’hiu est née. Parce que le plat est nourrissant, il est ensuite servi aux marins de la marine britannique — et c’est là qu’il arrive au Japon.
1859 : le curry débarque à Yokohama
Pendant plus de deux siècles, le Japon a vécu replié sur lui-même : c’est la période du sakoku. Quand le pays rouvre ses ports au commerce international, à la fin des années 1850, les marins britanniques font découvrir la poudre de curry aux Japonais, notamment à Yokohama.
Détail amusant : pour les Japonais, le curry appartient à la cuisine yoshoku, c’est-à-dire à la cuisine occidentale adaptée au palais japonais ! Très vite, ils s’emparent de ce mélange d’épices et le transforment avec leur sens de la gastronomie : légumes et féculents, bouillons, condiments sucrés, salés ou fermentés. En quelques décennies, un ragoût venu d’Inde via l’Angleterre devient un plat typiquement japonais.
150 ans d’histoire en quelques dates
- 1872 — Première recette de curry japonais publiée dans un livre de cuisine, le Seiyō ryōri shinan (« Le Guide de la cuisine occidentale »).
- 1908 — Le curry entre dans les cuisines de la marine japonaise. On l’y sert encore tous les vendredis !
- 1923 — Première poudre de curry produite au Japon, par la future S&B Foods.
- 1927 — Une boulangerie de Tokyo dépose un brevet pour le pain au curry.
- 1948 — Le curry est servi pour la première fois dans les cantines scolaires.
- 1963 — Naissance du Vermont Curry, aux pommes et au miel, pensé pour plaire aux enfants.
- 1968 — Otsuka lance le « Bon Curry », premier curry instantané du monde.
- 1992 — L’astronaute Mamoru Mohri mange du curry instantané dans l’espace.
Et aujourd’hui ?
Le curry est devenu un pilier de la table japonaise : on en produit chaque année des dizaines de milliers de tonnes, et on en consomme davantage que de sushis ou de tempura. Selon une étude de la All Japan Curry Manufacturers Association, les japonais mangeraient entre 72 et 78 assiettes de curry par an et par habitants. C’est colossal. C’est ce plat, découvert lors de mon premier voyage à Tokyo en 2019, que j’ai décidé de faire rayonner à Paris au restaurant French Karé : un curry mijoté maison, aux épices torréfiées et aux produits français.
🎬 Pour la version vidéo de cette histoire, retrouvez mon Reel sur les origines du curry japonais !
Pour aller plus loin
Le Grand Livre du Curry Japonais L’histoire du curry japonais en 35 recettes
photographies de Nicolas Lobbestaël, édité chez Hachette Cuisine
Disponible en librairie et en ligne
Fnac · Amazon · Cultura
Venez goûter le vrai curry japonais à Paris
French Karé — 10 rue de Port-Mahon, 75002 Paris (métro Opéra).
Horaires et infos pratiques : frenchkare.fr/nous-trouver